L'Echo du Village - Accueil n°132 - jeudi 22 mars 2001
Rubrique littérature animée par Médée (version originale)


Chronique d'une vie ordinaire (7)
Ami entends-tu le vol noir du corbeau...

Les jours et les mois ont passé dans le petit village de Pouligny, près de Semur-en-Auxois. Au long de la route nationale qui reliait Epoisses et Semur, s'étirait une grande forêt. Un réseau de résistants avait investi les lieux au nez et à la barbe des occupants. Quand mon père partait la nuit, ma mère me disait qu'il allait à la chasse au dahut...

Un jour mon père m'emmena en promenade dans la forêt. Nous marchions depuis plusieurs heures lorsque je découvris un campement fait de rondins, de branchages et de cordes. Ce campement était complétement déserté. Quelques jours auparavant, la milice avait investi le camp et emprisonné les résistants qui y séjournaient. Plusieurs habitants de Pouligny servaient d'agents de liaison. A la manière de La vache et le prisonnier mon père menait ses bêtes au paturage, son aspect débonnaire n'encourageait pas le moindre soupçon. Il rencontrait le curé du village, quelques fermiers, pour les besoins de son métier de garçon vacher.
J'étais occupée à balayer l'aire en terre battue devant la fermette lorsque je vis descendre à toute allure, le fermier voisin poursuivi par des hommes armés qui le mitraillaient, j'étais juste dans la trajectoire du tir mais ce tac à tac rageur ne m'affolait pas outre mesure. Je fus violemment tirée en arrière par un des miens qui me fit rentrer presto à la maison. Une fouille minutieuse des habitations eut lieu. Il n'y eut pas de représailles à Pouligny. Le chef de réseau résistant devait pourtant y laisser la vie. C'était le père de Jean Parizot, le plus grand de la classe, celui vers lequel nous nous dirigions tous lorsqu'il y avait conflit. Il était fort, solide, intelligent et nous en imposait beaucoup. Il est arrivé un matin et nous l'avons vu replier son bras sur le mur de la classe et y poser sa tête, il pleurait à gros sanglots silencieux, son père venait d'être abattu dans la cour de sa ferme. Nous avons tous pleuré avec Jean, impuissants à le consoler.
Quelques semaines plus tard, ce fut la débandade. Tout ce qui pouvait rouler s'enfuyait sur les routes, poursuivi par les libérateurs. Le commandant de l'escadron de la mort précédait la meute et sur sa route il trouva Oradour sur Glane...
Vint pour nous le moment de rentrer à Dunkerque. Rien n'était moins évident, nous voulions reprendre le train avec nos bêtes. Notre arrivée en gare passa à peine inaperçue. Il y avait le père, la mère, cinq enfants, la tante (en retard sur la pendule à neurones) et par couples tous les animaux de la basse-cour, vivants bien sûr et qui comptaient se reproduire en arrivant. J'oubliais le cochon que l'on avait mis en saloir car il grognait trop fort (il aurait pu attirer l'attention). C'était un véritable safari, tout ce petit monde était logé dans des cages à clairevoies. Chose étonnante, nous avons eu toute la place disponible dans le wagon que nous avons choisi. Arrivés à Dunkerque, le service sanitaire nous dirigea vite fait vers la cité des Glacis où l'on construisait des baraquements provisoires. Le premier soin de mon père fut de construire un poulailler et des cages à lapins. La vie citadine était si désorganisée que nous avons pu conserver nos bêtes pendant deux ans encore. Puis l'alimentation redevint normale et on nous pria de supprimer nos animaux. Je regrettai beaucoup ma petite chevrette, quand elle retroussait les babines en fermant à demi les yeux, elle ressemblait à ma grand-mère.

Victoire.Ducrocq@wanadoo.fr


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